Le lundi 6 juin 2011

QuébecPolitique

Démission fracassante de Pierre Curzi, Louise Beaudoin et Lisette Lapointe

L'« union-nationalisation » du Parti Québécois

L'indépendance du Québec ]

Par Richard Le Hir

Pauline Marois ne s’en doute pas, mais elle est en train de faire le lit de Québec Solidaire, et le tapis risque fort de lui glisser sous les pieds si elle ne se réaligne pas rapidement sur les deux piliers du PQ, l’indépendance et la sociale-démocratie.

La crise qui couve déjà depuis un certain temps sur les orientations profondes du PQ vient d’éclater au grand jour avec l’annonce samedi que quelques uns de ses députés les plus influents en sont rendus à s’interroger sur l’opportunité d’y demeurer. Le Devoir écrivait même que Louise Beaudoin songerait même à démissionner. Heureusement qu’une femme de sa stature fait partie du groupe de contestataires, car toute rébellion ne réunissant que des hommes aurait été immédiatement suspecte de sexisme à l’endroit de Pauline Marois.

Officiellement, le motif de cette contestation est l’appui du PQ au projet de Colisée du Maire Labeaume, mais comme c’est toujours le cas dans une situation pareille, il faut comprendre que cette affaire est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Malgré le vote de confiance à la soviétique que lui ont accordé les membres du PQ au récent congrès, Pauline Marois est loin d’avoir la marge de manoeuvre qu’elle souhaiterait avoir pour pouvoir en prendre à ses aises.

La confiance que lui ont accordée les membres du parti est conditionnelle à son respect des dogmes qui en constituent le fondement: l’indépendance et la social-démocratie. Sur ses intentions de faire l’indépendance, les avis sont partagés. Quant à ses orientations sociales, l’appui qu’elle est prête à accorder au projet Labeaume-Quebecor contre l’avis des membres les plus seniors de son caucus nous montre, si besoin était, qu’elle est prête à sacrifier les idéaux de la social démocratie à des enjeux électoralistes locaux.

Je veux bien comprendre que le PQ souffre depuis le référendum de 1995 du désamour de la région de Québec, mais je ne crois pas qu’une approche aussi vulgairement racoleuse soit de nature à lui gagner des appuis très solides, ni surtout l’estime des gens de Québec.

Il y a des limites à ce que certains membres et députés sont prêts à accepter, surtout dans le contexte de la dégelée subie par le Bloc Québécois aux mains du NPD. Il n’y a pas de doute que les Québécois se situent plus à gauche que la majorité des Canadiens, et les contorsions auxquelles Pauline Marois semble être prête pour s’attirer des votes à droite sont en train de mener certains à se demander à quelle enseigne elle loge au juste. N’a-t-elle pas tout récemment fait un appel du pied à François Legault pour lui dire que les portes du PQ étaient grandes ouvertes au retour de l’enfant prodige au lieu de tenter un rapprochement avec la gauche et Québec Solidaire ?

À force de prendre de la distance avec l’indépendance et la sociale-démocratie, le PQ est de plus en plus en train de ressembler à l’Union Nationale, ce parti devenu ni chair ni poisson à force de reniements à la fin des années 1960, et qui allait disparaître dans les années 1970, piégé par ses propres contradictions.

Ceux qui seraient tentés de croire que j’exagère feraient bien de se souvenir depuis combien de temps le camp des « réalistes » au sein du PQ pèse sur les freins pour l’amener à tempérer ses ardeurs indépendantistes. Qu’il y ait des périodes où la conjoncture soit moins bonne, ou même carrément mauvaise, et où il serait totalement irresponsable de s’engager tête baissée dans l’aventure, est une chose. Que certains dirigeants soient pris de frayeur au moment de passer à l’acte en est une toute autre. Le doute se sent, et nos adversaires, à la recherche de la moindre faille dans notre détermination, sont les premiers à le sentir, pressés qu’ils sont de s’engouffrer dans cette brèche.

En 1995, la conjoncture était favorable, mais le camp des « réalistes » était à l’oeuvre, sous l’influence de Lucien Bouchard qui ne cherchait rien d’autre qu’une porte de sortie par le haut du piège (pour lui-même) dans lequel il s’était enferré avec le Bloc Québécois. Bouchard ne voulait pas faire l’indépendance. Il se voyait plutôt en père d’une nouvelle confédération dans lequel le Québec aurait trouvé sa place « dans l’honneur et la dignité », comme il l’avait écrit dans un discours qu’il avait écrit pour son ami Brian Mulroney en 1984.

Bouchard a donc systématiquement miné le terrain sous les pieds de Jacques Parizeau (qui a été incapable de résister à la profondeur de la vague) en 1994 et 1995, et il a fini par s’imposer à la faveur d’un « putsch » orchestré par Bernard Landry en mai 1995, sous prétexte d’éviter une nouvelle « Bérézina ». Exit la question claire, nouvelle stratégie référendaire, alliance PQ-BQ-ADQ, nomination de Bouchard comme négociateur en chef avec le Canada, campagne Bouchard, défaite Parizeau, démission Parizeau, et entrée en scène de Bouchard qui reporte l’indépendance aux calendes grecques, opère un virage majeur à droite, et entreprend le démantèlement de l’État québécois pour le compte – on le sait maintenant – des Power Corp et autres Talisman de ce monde.

Après Bouchard, c’est la descente aux enfers pour le PQ. Défaite de Landry aux mains de Jean Charest, démission de Landry, entrée en scène de Boisclair, déroute de Boisclair, montée en puissance de l’ADQ. Depuis l’arrivée de Pauline Marois à sa tête, le PQ a bénéficié d’une conjoncture particulièrement favorable avec les affaires de corruption, l’affaire Bellemare, la Commission Bastarache, le gaz de schiste, etc., mais il semble incapable de capitaliser là-dessus.

Certains observateurs expliquent cette situation par le fait qu’il reste deux ans avant les prochaines élections, d’autres y voient plutôt un effet de la montée de la droite et de l’imminence de la formation d’un nouveau parti, sans se rendre compte que ce nouveau parti est essentiellement destiné à remplacer le PLQ, totalement discrédité et condamné à subir le même sort que son grand frère fédéral, le PLC. Mais si la situation est si fluide, c’est que le PQ semble complètement désorienté, et sa dérive électoraliste avec le Colisée de Québec en est l’illustration la plus claire.

Pauline Marois ne s’en doute pas, mais elle est en train de faire le lit de Québec Solidaire, et le tapis risque fort de lui glisser sous les pieds si elle ne se réaligne pas rapidement sur les deux piliers du PQ, l’indépendance et la sociale-démocratie. Au moment où j’écris ces lignes, apparaît sur mon écran la nouvelle de la démission de Lisette Lapointe, Louise Beaudoin et Pierre Curzi. Je ne pouvais imaginer meilleure confirmation de ce qui précède.

2 commentaires à cet articleFlux RSS des commentaires

  1. 1 Jean Paul Tellier Le 7 juin 2011 à 2h00

    Un gâchis et ses suites.

    [ « Encore une fois, le Parti québécois vient de faire la démonstration qu’il est son pire ennemi. Et ce, juste au moment où les astres semblaient s’aligner pour sa chef, Pauline Marois.

    Les militants et les députés du Parti québécois ont l’habitude des drames, petits et grands, mais ils auront probablement l’impression de s’être fait heurter par un train,après la démission de trois gros canons de leur parti.

    Tout ça pour l’appui inconditionnel de leur chef à un projet d’amphithéâtre construit avec des fonds publics. Tout ça parce que Mme Marois et son entourage ont décidé de défendre, pour des raisons électoralistes, ce projet et l’entourloupette politicojuridique qui vise à empêcher toute contestation.

    http://www.cyberpresse.ca/images/bizphotos/924×615/201106/07/338008.jpg

    Ces démissions fracassantes démontrent que tout ne tourne pas rond dans la cour de la reine Pauline, qui se croyait sans doute inattaquable après avoir obtenu un appui record au vote de confiance d’avril 2011. Cela démontre que le PQ reste le PQ. Autrement dit, même si sa chef contrôle les instances du parti, la révolte couve toujours au caucus, la désapprobation est toujours latente chez les belles-mères et une fronde est toujours possible.

    Au PQ, le chef doit toujours être sur ses gardes, même vis-à-vis de ceux qui, comme Louise Beaudoin et Pierre Curzi, comptaient hier parmi ses alliés.

    Pauline Marois a commis trois erreurs fondamentales dans ce dossier.

    Premièrement, l’erreur d’appuyer sans réserve ni nuance un projet hautement controversé, qui remet en question le droit de contestation des citoyens,en défendant l’affaire avec plus de zèle que le gouvernement libéral,dans un climat de suspicion parmi les juristes, au Barreau, chez les commentateurs et dans une bonne partie de la population.

    Deuxième erreur de Mme Marois.Elle a mal évalué son rapport de force vis-à-vis des contestataires de son caucus, croyant sereinement pouvoir imposer cette décision,erreur d’autant plus grave que les trois démissionnaires sont aussi influents que respectés au PQ.

    Son assurance mal fondée, a provoqué sa troisième erreur. Elle a mal jaugé l’ampleur de la grogne parmi ses députés.Elle s’est retranchée derrière sa chef de cabinet, Nicole Stafford, qui boss de manière intransigeante,se coupant ainsi d’alliés.

    On a l’impression que cette entente Quebecor-Labeaume, poussée avec un brin de démagogie par le maire de Québec, a été conclue derrière des portes closes avec la complicité de l’Assemblée nationale. Louise Beaudoin a mis le doigt sur le bobo juridicopolitique en disant que le projet de loi visait à empêcher la contestation de contrats qui ne sont pas encore rédigés.

    Dans le climat politique actuel, après avoir passé des années à exiger la transparence dans la gestion des fonds publics dans les grands projets, il est pour le moins contradictoire que le PQ défende un tel projet de loi avec autant d’enthousiasme.

    On sait depuis un bon moment que Lisette Lapointe n’est pas la fan no 1 de Pauline Marois, mais cette dernière avait une solide relation de confiance avec Louise Beaudoin et Pierre Curzi. Mme Beaudoin est même revenue en politique à la demande de Pauline Marois.

    Un véritable gâchis pour le PQ et sa chef. Ils ont perdu, en une seule journée, une de leurs voix les plus crédibles et expérimentées,Louise Beaudoin, leur député le plus populaire,Pierre Curzi, et la représentante de l’orthodoxie ,Lisette Lapointe.

    Tout cela fait mal aujourd’hui, évidemment, mais c’est surtout inquiétant pour la suite. C’est le leadership de Pauline Marois qui est en cause dans cette affaire.

    Les trois démissionnaires rejettent le projet de loi no 204, mais ils ont aussi critiqué l’autoritarisme de Mme Marois. Le plus dommageable, toutefois, c’est qu’ils accusent leur ancienne chef d’agir par opportunisme politique, d’être obsédée par le pouvoir et de contribuer ainsi au désenchantement collectif.

    Jean Charest, qui voit sa rivale prendre tous les coups pour un projet de loi dont il est ultimement responsable, doit rire dans sa barbe, mais le vrai gagnant de ce nouveau drame au PQ, ce n’est pas lui, c’est François Legault.

    C’est lui, et non Jean Charest, qui représente, selon tous les sondages, la solution aux maux actuels de notre scène politique.»]

    Source ; Vincent Marissal,La Presse,7/6/2011

  2. 2 clovis simard Le 26 février 2012 à 13h42

    Voir mon blog(fermaton.over-blog.com),No-6. THÉORÈME DE LA CHUTE. – OBSÉDÉ DU POUVOIR ??

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Article original: Vigile.net - Richard Le Hir

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Profil: Avocat et conseiller en gestion, ministre délégué à la Restructuration dans le cabinet Parizeau (1994-95)

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Cet article de 1,041 a été rédigé par Richard Le Hir il y a 8 ans et 8 mois, le lundi 6 juin 2011.

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