Le jeudi 24 juin 2010

QuébecEnvironnement

10 bonnes raisons de dire Non à la réfection de Gentilly-2

Réplique à M. Binder

Par MSQN

Dans la présente lettre, j’élabore les affirmations publiées dans notre lettre du 31 mai et je les appuie par des références à la documentation scientifique et à la documentation de la CCSN qui est disponible sur votre site web.

Monsieur Binder,

Votre réponse à mon texte publié dans Le Devoir le 31 mai dernier m’a beaucoup étonné, à la fois par le ton et par le contenu qui ne tient pas compte de la documentation scientifique et non plus de celle de la Commission canadienne de sûreté nucléaire (CCSN), organisme fédéral que vous présidez en ce moment.

Pour le bénéfice d’autres lecteurs, je tiens à rappeler ici que la mission de la CCSN comprend entre autre l’obligation d’encourager un dialogue avec le public canadien. Le ton chicanier de votre lettre datée du 09 juin 2010 n’encourage pas un tel dialogue.

Dans la présente lettre, j’élabore les affirmations publiées dans notre lettre du 31 mai et je les appuie par des références à la documentation scientifique et à la documentation de la CCSN qui est disponible sur votre site web. Il serait justifié que vous présentiez en temps opportun des corrections importantes aux affirmations déficientes que vous avez publiées dans votre lettre du 09 juin 2010.

1. Risques de maladies en périphérie des centrales et installations nucléaires

En 2007 et 2008, trois vastes études ont porté sur le risque de leucémie et de décès par leucémie chez les enfants vivant en périphérie des centrales nucléaires. La première (Baker PJ et al. Eur J Cancer Care 2007;16 :355-363)a regroupé 136 installations nucléaires dans 8 pays (dont le Canada). C’est une méta-analyse de 17 études qui porte sur une population totale de plusieurs dizaines de millions d’habitants.

Ce travail majeur, le plus gros effectué à ce jour portant sur le sujet, est d’une méthodologie irréprochable (je peux vous le certifier car c’est un de mes domaines de recherche). Or les conclusions sont inquiétantes : Chez les enfants de 0 à 9 ans vivant en deçà de 16 km des centrales, on trouve une augmentation de l’incidence de leucémie de 22% et de la mortalité par leucémie de 24% (résultats statistiquement significatifs autant avec modèle à effet fixe que modèle à effet au hasard).

La seconde étude, une méta-analyse américaine (Mangano et al. Eur J Cancer Care 2008;17 :416-418) est aussi un travail majeur qui porte sur une population globale de 25 millions d’habitants dans 67 états. On y a regroupé 51 centrales. Résultats forts intéressants car on retrouve dans tous les groupes d’âge (0-9; 10-19; 0-19 ans) une augmentation de mortalité par leucémie allant de 7.3 à 14.1% (résultats statistiquement significatifs). Cette étude est fort instructive car on y voit une augmentation plus importante des décès autour des anciennes centrales, des plus grosses centrales, et une diminution de l’incidence de mortalité par leucémie en périphérie des centrales maintenant fermées.

La troisième étude qui a eu un impact majeur en Europe est la fameuse étude KiKK (Kaatsch et al.Int J Cancer 2008;122 :721-726). Cette étude cas-contrôle réalisée sur une population de plus de 10 millions d’habitants a regroupé 16 réacteurs allemands. On y a retrouvé plus de cancers chez les enfants vivant à moins de 5 km (odds ratio 2.19) et de 10 km (odds ratio 1.33) des centrales pour toutes les leucémies confondues et pour deux types en particulier (LLA et LMA). L’incidence plus élevée dépasse même le rayon de 10 km, mais de façon non statistiquement significative. Cette étude est très robuste, et d’une méthodologie irréprochable. Faits à souligner : Elle a été financée par le gouvernement Allemand et réalisée par des scientifiques totalement indépendants des mouvements antinucléaires. Le gouvernement en a pleinement accepté les résultats. Il est étonnant que vos conclusions à propos de l’énergie nucléaire soient à ce point différentes. Vous n’avez peut-être pas vu ces données.

Si vous ne connaissiez pas ces études, vous devriez être plus familier avec les études canadiennes. En voici six dont les résultats sont très préoccupants :

  1. L’étude ontarienne assez petite de Clarke et al. subventionnée par Énergie atomique du Canada, avec des résultats non statistiquement significatifs mais qui a démontré tout de même une augmentation de leucémie chez les enfants de moins de 14 ans dans un rayon de 25 km des centrales.
  2. L’étude cas-contrôle de McLaughlin el al. qui a étudié 112 enfants avec leucémie et 890 contrôles entre 1950 et 1988 et qui a conclu que les enfants de pères travaillant dans les mines d’uranium avaient une incidence plus élevée de leucémie.
  3. L’étude effectuée en périphérie de la centrale de Pickering (rayon de 25 km) de Johnson et Rouleau qui a démontré dans la période 1971-1988 une augmentation statistiquement significative du Syndrome de Down, et une corrélation entre les niveaux de tritium aérien et les malformations du système nerveux central.
  4. Une autre étude cas-contrôle, celle de Green et al., effectuée en Ontario et financée par Hydro- Ontario qui a démontré chez les enfants nés avec anomalie congénitale une augmentation de la dose de rayonnement chez les pères.
  5. L’étude de Whitby et al., effectuée dans les régions de Pickering et Darlington, qui a démontré une augmentation significative des défauts du tube neural, une augmentation de l’incidence du Syndrome de Down, une augmentation significative de la leucémie chez les garçons à Darlington dans la période 1993-2004, une augmentation significative des cancers de la thyroïde chez les garçons à Ajax et Pickering, une augmentation abrupte de l’incidence des cancers en général après l’ouverture de Darlington chez les filles et les garçons, une augmentation du cancer du sein à Ajax et Pickering entre 1982 et 2002 et une incidence élevée du myélome multiple chez les filles et garçons à Durham et à Oshawa-Whitby.
  6. Dernière étude de cette petite série, mais non la moindre, le très gros travail de Zablotska et al. qui a étudié la mortalité chez 45 000 travailleurs du nucléaire de l’Ontario, du Québec et du Nouveau-Brunswick dans la période 1957-1994. La conclusion est très impressionnante: Augmentation du risque relatif de développer une leucémie de 5.25/100 mSv (statistiquement significatif) et augmentation du risque relatif de développer un cancer solide de 0.28/100 mSv.

Ce qui est fort intéressant, voyez vous M. Binder, c’est que toutes ces études vont dans le sens d’une augmentation de l’incidence de plusieurs types de cancers. Évidemment les nombres de cas étant relativement petits, les résultats sont souvent statistiquement négatifs. Mais lorsque l’on parle de cancers, même un résultat statistiquement négatif demeure cliniquement très important. Pour les spécialistes de la santé, il n’est pas éthique de rejeter ces données du revers de la main. Il est notoire que les méta-analyses regroupant plusieurs centres arrivent elles à des résultats probants.

Je vous précise aussi que cette littérature, M. Binder, est évidemment partielle, et je me ferai un plaisir de vous en fournir encore dans le futur. Face à cette masse d’informations, je m’explique encore mal votre réponse tout simplement insignifiante. J’y vois trois explications possibles. 1. Vous êtes dans l’ignorance de cette information. 2. Vous choisissez de l’ignorer. 3.  L’augmentation du nombre de cancers en nombre absolu ne vous impressionne pas. Ainsi, les quelques décès par leucémie de plus chez les enfants ou les adultes en périphérie des centrales au cours des décennies ne semble pas vous émouvoir le moins du monde.

2. Le tritium

Dans le point 2, M. Binder, vous nous dîtes que les niveaux de tritium dans l’eau potable autour des collectivités ne posent pas de risques pour la santé. Rappelons ici que les niveaux maximaux de tritium acceptables au Canada sont toujours très élevés, à 7000 Bq/L, alors que le Ontario Drinking Water Advisory Council propose de les diminuer à 20 Bq/L.

Peut-être que les eaux municipales sont le plus souvent à moins de 20 Bq/L, mais sur les terres agricoles, les eaux de surface, les eaux des puits et les légumes entrent en ligne de compte via la chaîne alimentaire. Nous vous rappelons ici certaines données de la CCSN et d’autres organismes :

  1. BAPE 2005 : Canal de rejet : 420 Bq/L – Eau de surface en hiver : maximum de 60 000 Bq/L – Eau souterraine : maximum de 20 000 Bq/L – Eau de résurgence : maximum de 1000 Bq/L.
  2. Hydro-Québec : Eaux de surface au voisinage de Gentilly-2 : maximum de 3000 Bq/L.
  3. CCSN : Concentrations dans l’eau potable allant jusqu’à 209 Bq/L dans le voisinage des réacteurs.
  4. CCSN : Concentration de tritium dans les légumes, rapport de 2007 : 695 Bq/L. Le document de la CCSN identifié comme CMD 07-M34 intitulé «Tritium, presentation to the Canadian Nuclear Safety Commission, September 2007», par Kevin Bundy et Steve Mihok, rapporte à la page 12 des concentrations de tritium allant jusqu’à 695 Bq/L dans des légumes.

Par ailleurs, il est important de souligner que le tritium peut induire un dommage cellulaire élevé car il est rapidement incorporé dans les protéines, les lipides et l’ADN. En laboratoire, il induit chez les animaux des avortements spontanés, des mutations, des anomalies congénitales et des cancers. C’est pourquoi le rapport AGIR du gouvernement anglais de même que l’US EPA ont estimé que l’effet radio-biologique du tritium devrait être haussé au moins à 2.5, alors que le CERRIE Report de 2003, aussi du gouvernement anglais, appuie un facteur multiplicatif allant jusqu’à 3. Certains auteurs estiment que ce coefficient de dose pourrait même être plus élevé, en particulier pour le tritium lié organiquement.

Votre peu d’inquiétude face à ces niveaux de tritium, M. Binder, est très étonnant surtout lorsque l’on sait que beaucoup de scientifiques indépendants sont très inquiets des risques que pose le tritium pour la santé. Le docteur Ian Fairlie, expert du domaine, a conclu que les femmes enceintes et les enfants de moins de 4 ans ne devraient tout simplement pas demeurer en deçà de 10 km des centrales et que l’on ne devrait pas consommer d’aliments, de produits de vergers et potagers cultivés en deçà de 5 km des centrales. Il en est de même du miel, des fruits sauvages ou champignons issus de ce rayon de 5 km.

3. Réacteurs Candu qui ne posent aucun risque au Canada

Ce titre tiré de votre troisième affirmation, M. Binder, est particulièrement étonnant de votre part car nous sommes en droit de nous attendre à un exposé objectif de la part d’une personne qui, en principe, devrait parfaitement connaître ce domaine. Or en août 2009, c’est justement la CCSN qui a publié un document de 268 pages décrivant 16 problèmes de sûreté toujours non pleinement résolus avec les réacteurs CANDU (Document E-Doc # 3413831, intitulé « Application of the CNSC Risk-informed Decision Making Process to Category 3 CANDU Safety Issues »). C’est probablement en partie à cause de ces 16 problèmes, et pour des raisons économiques, car les centrales sont de véritables gouffres financiers, que l’Ontario Power Generation a annoncé en février 2010 sa décision de ne pas procéder à la réfection de ses quatre réacteurs à la centrale Pickering B.

Le document de la CCSN identifié comme COG-JP-4290-VO2, et daté de décembre 2009, décrit bien les risques associés à une importante perte de refroidissement dans le cœur du réacteur (acronyme LBLOCA : large break loss of cooling accident) : Accélération de la fission nucléaire induite par les neutrons due au coefficient positif de réactivité et apparition d’une très forte impulsion de puissance nucléaire. Cette impulsion pourrait induire une fonte du combustible du réacteur et ultimement un accident majeur. Cette faiblesse inhérente des réacteurs CANDU (c’est le terme utilisé dans le rapport de la CCSN identifié comme COG-07-9012 et daté d’août 2007) a même été discutée lors d’une convention mondiale portant sur la sécurité des centrales nucléaires à Vienne en 2005, où des experts nucléaires ont reconnu ce problème.

Faut-il vous rappeler ici que les autorités de contrôle des ÉUA et du Royaume-Uni exigent pour les réacteurs nucléaires un coefficient négatif de réactivité? Par ailleurs Énergie atomique  du canada limitée, a décrit une conception de son nouveau réacteur ACR-1000 qui devrait posséder un coefficient négatif de réactivité nucléaire.

Les fontes du combustible au cœur des réacteurs, M. Binder, ne sont pas des choses rares. Chalk River en 1952, Windscale (Royaume-Uni) en 1957, le réacteur Fermi-1 près de Détroit en 1966, Three-Mile Island en 1979 et Tchernobyl en 1986 nous le rappellent tristement. Prétendre, comme vous l’avez fait plusieurs fois, que les réacteurs nucléaires CANDU ne présentent aucun risque pour le public canadien n’est pas un signe de prise de responsabilité de votre part.

4. Les déchets nucléaires à proximité des centrales sont sans danger

Ce titre tiré de votre quatrième affirmation va à l’encontre de l’étude réalisée par l’équipe de Robert Alvarez en 2003, étude qui a été par la suite appuyée par la National Academy of Sciences des ÉUA. Dans cette étude Alvarez et son équipe ont étudié l’impact environnemental d’un attentat terroriste sur les piscines contenant les déchets radioactifs à côté des centrales. Ces piscines ne sont pas protégées par un toit suffisamment robuste. L’équipe d’Alvarez a calculé que le déversement de radioactivité dans l’environnement pourrait être pire que celui de Tchernobyl.

Je crois que ceci, M. Binder, répond bien aux affirmations sans fondements de votre texte bref et à caractère plutôt pamphlétaire. En conclusion, devrais-je vous rappeler que les diatribes contre un individu ne servent qu’à faire régresser le niveau intellectuel du débat. Je vous propose donc dorénavant des échanges basés sur la science et les données probantes.

Merci de l’attention que vous porterez à cette lettre.

Dr Éric Notebaert MD, MSc, Professeur Adjoint, Faculté de Médecine, Université de Montréal
C.C. : Monsieur Guy Breton, Recteur de l’Université de Montréal.

Références

  • Baker PJ, Hoel DG. Meta-analysis of standardized incidence and mortality rates of childhood leukaemia in proximity to nuclear facilities.Eur J Cancer Care 2007;16:355-363
  • Clarke E et al. Childhood leukemia around Canadian nuclear facilities – Phase 1 and 2. Ontario Cancer Treatment and Research Foundation, University of British Columbia. A report prepared for the Atomic Energy Control Board Ottawa. Canada June 1991
  • Durham Region Health Department (2007). Radiation and Health in Durham Region 2007. Whitby, Ontario: The Regional Municipality of Durham.
  • Fairlie I. Tritium Hazard Report – Pollution and Radiation Risk from Canadian Nuclear Facilities. 2007
  • Green L et al. Risk of congenital anomalies in children of parents occupationally exposed to low lwvwl f ionizing radiation. Occup and Environ Med 1997;54:629-635
  • Johnson K and Rouleau J. Tritium releases from the Pickering Nuclear Generating Station and Birth Defects and Infant Mortality in Nearby Communities 1971-88. (AECB Project No.7.156.1). A research report prepared for the Atomic Energy Control Board of Canada. Oct 1991.
  • Kaatsh P et al. Leukaemias in young children living in the vicinity of German nuclear power plants. Int J Cancer. 2008;122:721-726
  • Mangano J, Sherman J. Childhood leukaemia near nuclear installations. Eur J Cancer Care. 2008;17:416-418
  • McLaughlin J et al. Occupational exposure of fathers to ionizing radiation and the risk of leukemia in offspring. A Case-Control Study. 1992 (AECB Project No. 7.157.1) Ontario Cancer and Treatment Foundation. University of Toronto, University of British Columbia. A research report prepared for the Atomic Energy Control Board. Ottawa, Canada. Aug 1992.
  • Zablotska LB et al. Analysis of mortality among Canadian nuclear power industry workers after chronic low-dose exposure to ionizing radiation. Rad Research 2004;161:633-641

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Éric Notebaert

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Cet article de 2,428 a été rédigé par Mouvement Sortons le Québec du Nucléaire il y a 9 ans et 0 mois, le jeudi 24 juin 2010.

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