Le lundi 26 octobre 2009

QuébecEnvironnement

Le retour de l’énergie nucléaire?

Par MSQN

À l’échelle de la planète, l’énergie nucléaire peut contribuer de façon significative à la réduction des gaz à effet de serre. Elle pose cependant de sérieux problèmes de sûreté et de sécurité, que des mesures appropriées peuvent réduire mais qu’il est impossible d’éliminer complètement. Au Québec, l’analyse nous conduit à rejeter l’option nucléaire, et plus spécifiquement la réfection de Gentilly-2.

La puissance de l’énergie nucléaire s’est révélée au monde en 1945 par la destruction des villes d’Hiroshima et Nagasaki. La bombe avait été développée par les États-Unis au cours de la Seconde Guerre mondiale, dans la crainte que l’Allemagne nazie en vienne à la posséder. Dissuasive d’abord, l’arme est vite devenue offensive, conférant à celui qui la possède un avantage militaire déterminant. Dans les deux décennies qui ont suivi la guerre, quatre autres pays se sont dotés de la bombe atomique : l’URSS, le Royaume-Uni, la France et la Chine.

Rapidement, on s’est rendu compte qu’on pourrait utiliser l’énergie nucléaire à d’autres fins que la guerre. On peut tirer plus d’énergie d’un kilogramme d’uranium 235 que de mille tonnes de charbon. La source paraissait presque inépuisable. On a même prédit que l’électricité deviendrait si bon marché qu’il ne vaudrait plus la peine de la mesurer.

Les deux visages, civil et militaire, de l’énergie nucléaire se retrouvent au cœur du Traité de non-prolifération des armes nucléaires, signé en 1968. Cet accord, reconnaissant un statut particulier aux cinq pays détenteurs de l’arme nucléaire, invitait tous les autres à y renoncer volontairement (la Corée du Nord, l’Inde, Israël, le Pakistan, l’ont acquise cependant par la suite). En échange, ils auraient accès aux applications pacifiques de la technologie nucléaire, sous réserve d’accepter des garanties stipulées avec l’Agence internationale de l’énergie atomique. Le texte de l’accord marque clairement un préjugé favorable à l’utilisation de la technologie nucléaire à des fins non militaires.

Plusieurs pays se sont alors lancés dans la production d’électricité au moyen de réacteurs nucléaires. Aujourd’hui, près de 440 réacteurs, répartis dans 30 pays, produisent environ 15% de l’électricité mondiale. Par rapport à sa population, la France est le pays le plus nucléarisé, avec 59 réacteurs qui produisent plus de 75% de son électricité.

Ce bilan, toutefois, cache un développement en dents de scie. Alors que l’énergie nucléaire a connu un essor important dans les années 1970 et 1980, la construction de nouveaux réacteurs, particulièrement dans les pays les plus industrialisés, a beaucoup diminué au cours des deux dernières décennies. Plusieurs facteurs expliquent ce ralentissement. Le plus spectaculaire, et peut-être aussi le plus important, est la lutte farouche que les mouvements de protection de l’environnement ont livrée et livrent encore à l’énergie nucléaire. Celle-ci est devenue, pour plusieurs, le symbole d’un développement technologique sans âme, effectué par d’arrogants apprentis sorciers aveugles aux conséquences écologiques. Pourtant, l’énergie nucléaire semble maintenant se développer à nouveau. Selon la World Nuclear Association, on construit présentement 47 nouveaux réacteurs nucléaires à travers le monde et on en planifie 133 autres. Paradoxalement, on justifie ce nouvel essor par des considérations environnementales.

Le réchauffement climatique

La fondation de Greenpeace, en 1971, marque la prise de conscience de la dégradation de l’environnement planétaire : consommation exagérée d’énergie et de matières premières, pêche et irrigation excessives, pollution de l’air et des rivières, amincissement de la couche d’ozone se révèlent soudain à une population jusque là insouciante. On a réalisé plus tard, cependant, l’ampleur de ce qui constitue peut-être la plus importante menace environnementale : le réchauffement planétaire. D’un rapport à l’autre, les conclusions du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat et de plusieurs académies scientifiques nationales se précisent. Depuis un siècle, la planète se réchauffe, et ce réchauffement est largement corrélé à l’augmentation de bioxyde de carbone et d’autres gaz à effet de serre dans l’atmosphère. La corrélation n’est pas fortuite. Des modèles informatiques de plus en plus sophistiqués établissent hors de tout doute raisonnable la relation de cause à effet.

La combustion de carburants fossiles (charbon, pétrole et gaz naturel), qui produit aujourd’hui plus de 65% de l’électricité et près de 80% de l’énergie consommées dans le monde, constitue la principale cause de l’augmentation des gaz à effet de serre. Si plusieurs facteurs peuvent contribuer à limiter le réchauffement, le remplacement progressif des carburants fossiles par d’autres sources d’énergie qui ne produisent pas, ou peu, de gaz à effet de serre, paraît incontournable. L’énergie éolienne, l’énergie hydroélectrique et l’énergie nucléaire sont de celles-là. Le cycle complet de production d’électricité à partir de ces sources ne produit que quelques pour cent des gaz à effet de serre que l’utilisation du charbon génère.

À l’échelle de la planète, les ressources hydroélectriques ont pour la plupart été harnachées. L’éolien, probablement la moins chère des énergies alternatives, coûte encore davantage que les combustibles fossiles, mais cela pourrait changer avec une taxe sur le carbone. Avec l’éolien, l’efficacité énergétique et des mesures visant à freiner la surconsommation dans les pays développés peuvent jouer un rôle majeur dans la réduction des gaz à effet de serre. Mais les partisans de l’énergie nucléaire estiment que ce ne sera pas suffisant.

Pour que l’énergie nucléaire réduise d’environ 15% l’émission actuelle de gaz à effet de serre, il faudrait probablement tripler le nombre de centrales. Les opposants affirment que les centrales nucléaires sont dangereuses et vulnérables à des attaques terroristes, qu’on ne sait pas quoi faire des déchets qu’elles produisent et qu’elles contribuent à la prolifération des armes nucléaires. Cela, disent-ils, les disqualifient irrémédiablement. Qu’en est-il?

La sûreté et la sécurité des centrales nucléaires

Le principal danger des centrales nucléaires vient de la possibilité qu’un accident ou un acte de sabotage entraîne la dispersion d’une grande quantité de matière radioactive dans l’environnement. Les personnes en contact avec ces substances pourraient alors recevoir des doses élevées de rayonnement qui peuvent causer de graves maladies et même la mort.

Une façon d’évaluer la probabilité d’un accident majeur consiste à se fier à l’expérience antérieure. Ensemble, les centrales nucléaires fermées ou en fonction totalisent plus de 13 000 années de fonctionnement. Il y a eu jusqu’à maintenant deux accidents majeurs : celui de Three Mile Island en 1979 et celui de Tchernobyl en 1986. Le premier a provoqué une fonte partielle du cœur du réacteur de l’unité 2 et une forte augmentation de la pression interne. Heureusement, l’enceinte de béton a résisté, de sorte qu’il n’y a pas eu de dispersion majeure de matière radioactive dans l’environnement. L’accident n’a pas fait de victimes, mais l’unité 2 reste irrécupérable.

Dans l’unité 4 de Tchernobyl, par contre, l’enceinte moins bien conçue n’a pas résisté à la pression. De grandes quantités de matière radioactive se sont répandues jusqu’en Europe de l’Ouest. Quelques dizaines de personnes ayant reçu sur place une dose élevée de rayonnement sont mortes peu de temps après l’accident. Tout porte à croire, cependant, que la grande majorité des décès ont eu ou auront lieu à la suite de cancers tardifs, qu’on peut difficilement distinguer de cancers produits par d’autres causes. Le rapport du Forum de Tchernobyl, commandité par l’ONU, estime à 4 000 le nombre total de décès que l’accident a produit ou produira. La Union of Concerned Scientists (UCS), de son côté, l’estime à 40 000.

Aux yeux de certains, ce bilan paraîtra inacceptable. Malheureusement, les conséquences de l’utilisation de carburants fossiles et du réchauffement climatique pourraient être bien pires. L’Organisation mondiale de la santé estime qu’à l’échelle planétaire, la pollution de l’air conduit à deux millions de décès prématurés par année.

Les partisans de l’énergie nucléaire font remarquer que les centrales de Tchernobyl ne satisfaisaient pas aux normes de sûreté des centrales occidentales, et qu’on n’en construit plus de semblables. Dans un rapport détaillé sur l’énergie nucléaire, disponible sur son site Web, l’UCS reconnaît que les normes de sûreté des centrales américaines, établies par la Nuclear Regulatory Commission (NRC), sont élevées. Malheureusement, la NRC a souvent fait preuve de laxisme dans l’application de ses propres normes et elle n’a pas, selon l’UCS, de véritable culture de la sûreté. En réalité, les centrales américaines sont donc moins sûres que ce qu’on pourrait conclure par un examen des normes ou une analyse des simulations d’accidents.

Au danger d’accidents s’ajoute, depuis le 11 septembre 2001, celui du terrorisme. À plusieurs égards, les centrales nucléaires sont vulnérables au sabotage. L’enceinte de béton qui les recouvre pourrait ne pas résister à l’impact d’un avion commercial. La piscine qui contient les grappes de combustible usagé est encore plus vulnérable, n’ayant pas de toit renforcé. Une fuite majeure, due à un impact, provoquerait vraisemblablement la fonte des grappes que l’eau ne refroidirait plus et la dispersion de matière radioactive dans l’environnement. On croit également qu’un commando terroriste bien entraîné et bien armé pourrait pénétrer à l’intérieur d’une centrale et, en quelques minutes, saboter les systèmes de refroidissement et provoquer la fonte du cœur du réacteur.

Certains de ces problèmes ont des solutions. Les défenseurs de l’énergie nucléaire devront en faire une priorité s’ils veulent convaincre la population qu’une plus grande proportion de l’électricité mondiale provienne de cette source.

Les déchets radioactifs

Les centrales nucléaires américaines constituent près du quart du parc mondial. Depuis leur mise en marche, elles ont produit environ 65 000 tonnes de déchets radioactifs. Ces déchets s’accumulent dans les piscines de refroidissement, ou sont scellés dans des cylindres d’acier eux-mêmes placés dans des contenants de béton, quand leur température a suffisamment baissé et que les piscines sont pleines. Ces contenants demeurent en général sur le site.

Les déchets contiennent certaines substances très radioactives qui se désintègrent en quelques années et d’autres qui émettent un rayonnement moins intense mais qui demeurent actives pendant des dizaines voire des centaines de milliers d’années. On peut traiter les déchets de manière à séparer ces deux types de substances et extraire le combustible réutilisable (l’uranium et le plutonium), mais cela ne réduit pas de manière importante le problème du stockage.

La plupart des experts estiment qu’on peut enfouir les déchets radioactifs dans des formations géologiques stables sans mettre en péril la santé des générations futures. Aucun pays n’a toutefois pris de dispositions fermes à cet égard. La Suède vient de désigner un site pour examen plus approfondi. Aux États-Unis, on a dépensé plusieurs milliards de dollars dans l’aménagement du site de Yucca Mountain, mais le projet a été suspendu en mars dernier. Toute initiative semblable va sans doute se heurter à une forte opposition de la part des populations locales. Pour l’instant, rien n’empêche de continuer d’accumuler les déchets dans les piscines ou les contenants de béton, pourvu qu’ils soient adéquatement protégés. À moyen terme, cependant, la crédibilité de l’énergie nucléaire requiert qu’on identifie et qu’on prépare des sites d’enfouissement définitifs.

La prolifération des armes nucléaires

Dans la nature, les éléments chimiques se présentent sous forme de différents isotopes, c’est-à-dire d’atomes qui ont les mêmes propriétés chimiques mais dont les noyaux n’ont pas le même nombre de neutrons. On peut fabriquer une bombe atomique à partir de l’isotope 239 du plutonium ou à partir d’uranium à forte teneur en isotope 235. Ni l’un ni l’autre n’existent à l’état naturel.

À cause d’une trop faible teneur en isotope 235, l’uranium utilisé dans les centrales nucléaires ne peut servir directement à la fabrication de bombes. Les réacteurs nucléaires, par contre, produisent abondamment l’isotope 239 du plutonium. Un pays qui désire se doter de la bombe atomique peut donc acquérir un réacteur nucléaire et utiliser le plutonium de ses déchets. Par ailleurs, un pays peut aussi se doter d’une bombe sans avoir de réacteur nucléaire, en acquérant la technologie d’enrichissement de l’uranium. Plusieurs estiment que l’Iran suit présentement cette voie.

À la différence de pays souverains, qui voudraient acquérir la bombe atomique davantage à des fins défensives ou dissuasives, un groupe terroriste peut avoir la ferme intention de la faire exploser. Fort heureusement, l’extraction du plutonium et l’enrichissement de l’uranium sont des technologies complexes qui dépassent sans doute les ressources de tels groupes. Mais si des terroristes venaient à acquérir du plutonium déjà extrait, ils pourraient beaucoup plus aisément fabriquer une bombe.

Il y a présentement de grandes quantités de plutonium, provenant du démantèlement de vieilles bombes atomiques ou du retraitement des déchets nucléaires dans des usines situées en Russie, au Japon, en France et au Royaume-Uni. Plusieurs estiment que ce plutonium n’est pas suffisamment protégé et qu’il est même très difficile d’en faire exactement le compte. On diminuerait de façon importante le risque de terrorisme nucléaire si l’on renonçait partout à retraiter le combustible nucléaire et qu’on ne séparait pas le plutonium des produits hautement radioactifs qui le protègent naturellement du vol.

Gentilly-2

Le Québec possède une seule centrale nucléaire, Gentilly-2. Mise en marche en 1983, elle arrivera bientôt au terme de sa vie utile. Hydro-Québec a cependant annoncé, en 2008, que la centrale serait restaurée au coût de 1,9 milliard de dollars, en vue de la prolonger jusqu’en 2040. Elle produirait alors de l’électricité au coût moyen de 7,2 cents du kilowattheure.

Si l’on se situe dans le cadre de l’analyse précédente, on doit noter que ni le Québec ni le Canada ne songent à se doter de l’arme nucléaire et que le Canada n’a pas, pour l’instant, de plan de retraitement du combustible nucléaire. Le risque de prolifération nucléaire lié à la centrale Gentilly-2 paraît donc minime. Par ailleurs, les problèmes de sûreté et de sécurité de Gentilly-2 ressemblent à ceux d’autres réacteurs. On peut minimiser les premiers par une volonté ferme d’appliquer la réglementation. On ne peut, par contre, éliminer les risques de sabotage, bien qu’on puisse les réduire par l’utilisation de mesures appropriées.

Pour juger du bien-fondé de la décision d’Hydro-Québec, il faut cependant tenir compte de circonstances plus spécifiques. Très atypique, le Québec tire presque toute son électricité de ses installations hydrauliques. Ces ressources n’ont d’ailleurs pas encore livré tout leur potentiel. De plus, le Québec possède, par habitant, l’un des plus importants potentiels éoliens au monde. On voit mal en quoi le Québec aurait besoin d’énergie nucléaire à moyen ou même à long terme et, par conséquent, pourquoi il devrait conserver cette expertise. La découverte de gisements d’uranium au nord du Québec n’y change rien, puisqu’une décision éventuelle de les exploiter dépendra bien davantage de la conjoncture internationale que d’une demande locale.

D’autres considérations économiques semblent aller dans le même sens. Les grands travaux d’infrastructure, et plus particulièrement les installations nucléaires, ont une longue histoire de dépassement de coûts. On peut craindre qu’il en soit de même pour la réfection de Gentilly-2. Le coût de l’électricité produite dépasserait alors largement celui de l’hydroélectricité, et sans doute même celui de l’éolien.

À l’échelle de la planète, l’énergie nucléaire peut contribuer de façon significative à la réduction des gaz à effet de serre. Elle pose cependant de sérieux problèmes de sûreté et de sécurité, que des mesures appropriées peuvent réduire mais qu’il est impossible d’éliminer complètement. J’estime qu’un jugement global est téméraire et que la décision de construire un ou plusieurs réacteurs à un endroit donné doit se baser sur tous les éléments de contexte. Au Québec cependant, l’analyse nous conduit à rejeter l’option nucléaire, et plus spécifiquement la réfection de Gentilly-2.

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Louis Marchildon, professeur au Département de physique de l'UQTR

Articles rédigés: 39 articles

Profil: Le Mouvement Sortons le Québec du Nucléaire présente un défi pour chaque québécois et québécoise, peu importe leur allégeance politique. Nous nous devons de manifester ouvertement notre désaccord avec les…

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Fiche de l'article

Cet article de 2,433 a été rédigé par Mouvement Sortons le Québec du Nucléaire il y a 10 ans et 12 mois, le lundi 26 octobre 2009.

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