Le mercredi 21 septembre 2011

QuébecÉconomie

Le Canada, un croupion greffé au flanc des États-Unis

Prêts, pas prêts, l'indépendance s'en vient...

Canada ]

Par Richard Le Hir

Ces jours derniers paraissait sur le site du magazine électronique Business Insider un article qui trace pour une rare fois un portrait réaliste de la situation économique canadienne et des menaces qui pèsent sur elle. On notera que cet article, pourtant rédigé par un Canadien, ne paraît pas au Canada où il semble exister une conspiration du silence sur la question.

Lorsqu’on regarde une carte du Canada, on est impressionné par la masse géographique qu’il représente, et il s’en dégage une image de puissance et de majesté qui est très trompeuse. Pour avoir une plus juste perspective de la réalité, il faut réduire cette masse géographique aux dimensions de sa population, de son économie ou de toute autre variable qui nous intéresse, et le Canada apparaît alors pour ce qu’il est véritablement, un croupion greffé au flanc des États-Unis.

Il existe un procédé cartographique, la cartographie anamorphique, qui permet de visualiser le résultat. Ainsi, sur la base de sa population, le Canada dans le monde a l’air de ceci:

Carte du monde en fonction de la population des pays

Le petit filet mince que vous voyez au Nord des États-Unis, c’est le Canada.

Je ne connais pas de moyen plus efficace pour dégonfler l’ego national des Canadiens anglais. Mais il faut reconnaître en toute justice que l’application du procédé au cas du Québec produit des résultats comparables, à la différence près, toutefois, que le Québec ne s’est jamais pris pour un autre.

On comprend dès lors beaucoup mieux le sens de l’intention professée par certaines personnalités politiques canadiennes récemment d’ouvrir le pays à une immigration massive qui ferait passer sa population à plus de 100 millions d’ici à 2100. Heureusement, il ne s’agit que d’un fantasme, car les réalités économiques ont la couenne dure.

Depuis environ 18 mois, j’ai à plusieurs reprises souligné aux lecteurs le lien qui existait entre l’état de son économie et la capacité du Canada de survivre dans la forme que nous connaissons. Je vous donne ici quelques références non exhaustives:

L’aggravation de la situation économique mondiale que nous observons depuis le début de l’été vient encore nous rappeler, si c’était encore nécessaire, à quel point la situation économique canadienne est fragile et combien le Canada a besoin pour sa survie politique d’une croissance régulière pour que le gouvernement fédéral puisse continuer à intervenir comme il le fait pour gommer certaines inégalités qui auraient vite fait de mettre le feu aux poudres s’il fallait qu’elles s’accentuent, notamment en amenant les Canadiens de partout au pays à s’interroger sur les raisons de maintenir en place à Ottawa une infrastructure de redistribution s’il n’y a plus rien à redistribuer.

Ces jours derniers paraissait sur le site du magazine électronique Business Insider un article qui trace pour une rare fois un portrait réaliste de la situation économique canadienne et des menaces qui pèsent sur elle. On notera que cet article, pourtant rédigé par un Canadien, ne paraît pas au Canada où il semble exister une conspiration du silence sur la question. On se demande pourquoi…

Pour le bénéfice des lecteurs, j’ai traduit cet article signé Andrew Hepburn et paru en anglais le 9 septembre sous le titre « Real Estate Bubble And Pricey Commodities Mean Trouble Ahead For Canada’s Economy », et le voici :

Une bulle immobilière et des matières premières trop chères annoncent des temps difficiles pour l’économie canadienne

Andrew Hepburn est un analyste économique qui vit à Toronto

Si l’adulation est le prélude à une chute, l’économie canadienne est sur le point de connaître de sérieuses difficultés.

Que ce soit au pays ou à l’étranger, les investisseurs ont pour le Canada les yeux de Chimène.

Pourtant, derrière la façade et les vivats se profilent des menaces à la fois très claires et de plus en plus sérieuses qui risquent d’avoir de graves répercussions sur son économie.

Ces menaces ont toutes en commun la surévaluation: des actifs immobiliers, des matières premières, et d’un dollar trop fort pour les manufacturiers exportateurs.

La menace la plus immédiate à la bonne santé de l’économie canadienne est la bulle immobilière. En utilisant les données de L’Association canadienne de l’immeuble, Alexandre Pestov, de la firme Three Bears Research, avait calculé en septembre 2010 que le prix national moyen des maisons avait augmenté 121% au cours de la décade qui venait de s’écouler.

Selon ses calculs, en tenant compte de l’inflation, cela équivalait à une augmentation de 76%. Et, bien entendu, le prix moyen des maisons a continué d’augmenter depuis la publication de cette étude.

Bien entendu, tout le monde parle de l’existence d’une bulle immobilière au Canada. Mais ce que tout le monde devrait avoir à l’esprit, ce sont les conséquences de l’éclatement inévitable d’une telle bulle. Le danger, c’est que cette bulle a été financée à crédit, avec le résultat que les ménages canadiens ont un endettement record. Selon les données de Statistique Canada, les engagements hypothécaires personnels atteignaient les 956 milliards à la fin de 2010, soit le double du niveau de 2000.

Les bulles spéculatives sans endettement sont déjà suffisamment néfastes (pensez à la bulle Internet), mais elles sont dérisoires à côté des bulles alimentées par le crédit. C’est l’une des principales conclusions de l’économiste Irving Fisher dont la fameuse étude de 1933 décrit toute la toxicité des effets combinés de l’endettement et de la déflation. En effet, toutes les grandes crises des 100 dernières années, qu’il s’agisse de la Grande Dépression, du Mal japonais ou de la toute récente Grande récession trouvent toutes leurs racines dans le surendettement des particuliers.

Parce que les bulles dans les actifs immobiliers finissent par éclater sans pour autant disparaître, l’éclatement d’une bulle a pour effet d’accroître le fardeau de l’endettement. C’est à cette problématique que faisait allusion le gouverneur de la Banque du Canada Mark Carney lors de sa récente comparution devant le Sénat lorsqu’il a déclaré : “Le prix des actifs immobiliers peut fluctuer à la hausse ou à la baisse, mais la dette demeure.”

S’agissant de l’immobilier résidentiel, il est donc possible de se retrouver avec une maison dont la valeur est inférieure à celle de l’hypothèque, et la revente de cette propriété aux seules fins de dégager des liquidités a un effet d’entraînement à la baisse sur la valeur de toutes les autres propriétés.

Mais les risques actuels ne sont pas confinés au secteur immobilier. Un bon nombre des investisseurs qui misent sur le Canada et sa monnaie justifient leur optimisme par l’espoir que le prix des matières va continuer à augmenter du fait de la croissance que vont connaître les pays en voie de développement. Cela équivaut à prendre ses désirs pour des réalités. Le véritable moteur des fortes augmentations du prix des matières premières au cours des dernières années n’a pas été une hausse de la demande mondiale, mais plutôt une poussée spéculative inimaginable sur les marchés. On a tous pu le constater lorsque le prix du baril de pétrole est passé de 147 dollars en juillet 2008 à un peu plus de 30 dollars au début de 2009, alors que les spéculateurs ont liquidé leurs positions à terme.

Tout comme pour l’immobilier, la situation du marché des matières premières a fait l’objet de nombreux commentaires, sans que, pour autant, la profondeur du problème ne soit reconnue correctement. Avant la crise financière, la spéculation sur les matières premières empruntait essentiellement la voie des dérivés de crédit. Mais, ce qui n’est souvent pas compris, c’est qu’en plus d’avoir acquis des parts de fonds spécialisés dans les matières premières négociés en bourse, certains spéculateurs ont même effectivement pris livraison physique des matières premières qu’ils achetaient. En effet, les transactions de ce genre se sont multipliées dans la foulée de la crise financière, sans doute en raison de l’imminence appréhendée d’une règlementation visant à restreindre les transactions à terme sur les matières premières aux États-Unis.

Pour prendre un exemple particulièrement, la FED américaine annonce dans un rapport que la banque JP Morgan Chase détenait au 30 juin 2011 pour plus de 21 milliards de dollars d’actifs physiques. Il faut ajouter à ceux-ci les actifs détenus par d’autres banques d’investissement, négociants de matières premières, fonds négociés en bourse et fonds de couverture. Il est donc assez facile de voir comment acteurs financiers ont transformé pour le pire un marché d’abord prévu pour la consommation, et non pour le placement.

Le dernier grand problème du Canada est la force de sa monnaie. Avec le baril de pétrole encore tout récemment à 100 $ et avec des prix élevés pour les métaux et le grain, on aurait pu s’attendre à ce qu’un exportateur de matières premières aussi important que le Canada serait en mesure de dégager d’importants surplus de sa balance commerciale, mais ce n’est pas le cas. Malgré des prix de matières premières très élevés, les surplus attendus se sont métamorphosés en déficits.

Oubliez ses origines françaises et britanniques, le Canada semble actuellement atteint d’un grave cas de la “maladie hollandaise”, une condition économique dans laquelle une monnaie en hausse a pour effet de miner la compétitivité de son pays émetteur et l’empêcher d’exporter. Les gains enregistrés à Bay Street et dans les sables bitumineux font pendant au déclin des manufacturiers exportateurs à travers le pays.

Rien ne pouvait mieux illustrer cette réalité que cet article paru sur Bloomberg en 2010 qui indiquait que les usines n’employaient plus désormais que 10 % de la main d’oeuvre canadienne, le niveau le plus bas depuis 1976. De plus, l’article notait que la proportion des exportations du Canada vers les États-Unis était la plus faible depuis 1982. Le surplus commercial du Canada avec les États-Unis est passé de 11,7 milliards $ qu’il était en 2005 à 3,6 % en juin de cette année. Ce n’est pas uniquement à cause de la Chine, car comme le souligne un rapport de TD Economics daté du mois d’avril, « Le Canada se tire beaucoup plus mal que d’autres pays des changements dans la composition du déficit commercial des États-Unis ». Il s’agit d’une indication que le dollar canadien y est également pour quelque chose.

Dans la foulée de la crise financière, une prétention canadienne démesurée est apparue. Avec la dégringolade de son voisin américain, le précédemment très modeste Canada se croit désormais solide comme le roc dans un univers économique en proie à la turbulence. Les Conservateurs se sont vantés de la performance économique du Canada dans des messages publicitaires diffusés pendant la dernière campagne électorale fédérale, et les étrangers considèrent d’un bon oeil ce Canada en apparence solide qui se montre si responsable sur le plan budgétaire. Pour couronner le tout, un conseiller municipal de Toronto, Doug Ford, a récemment présenté au ministre des Finances Jim Flaherty une fausse ceinture de vainqueur du championnat mondial des ministres des Finances. On ne peut imaginer pire provocation du sort que celle-là. Il pourrait être tentant de croire comme le font certains économistes que le Canada affiche « toute la stabilité d’un château fort », mais un examen réaliste de l’économie canadienne démontre que ce château est en partie bâti sur du sable et qu’il a été construit à crédit. À moins que les actifs immobiliers et le prix des matières premières ne continuent de défier les lois de la gravité, la bonne fortune du Canada risque donc de connaître une fin très douloureuse.

Et malheureusement, le marché des actions canadiennes est trop insuffisamment diversifié. Au 1er septembre, les secteurs de l’énergie, des matières premières et des services financiers comptaient pour un colossal 78,83 % dans l’indice composé S&P TSX.

Il est toujours gratifiant pour un auteur de trouver dans les écrits des autres une confirmation de son propos. Je ne serais cependant jamais allé jusqu’à prétendre, comme le fait subtilement l’auteur de cet article, que le Canada est comme la grenouille de la fable qui pense devenir aussi grosse que le boeuf.

Nous qui connaissons la fin de la fable savons qu’à force de se gonfler, la grenouille en éclata. Le Canada n’en est plus très loin, et les Québécois devraient en prendre conscience. Prêts, pas prêts, l’indépendance s’en vient, et il serait regrettable qu’à force de nous chercher des puces et de nous examiner le nombril, nous ne soyons pas prêts lorsque l’heure arrivera.

4 commentaires à cet articleFlux RSS des commentaires

  1. 1 Jean Rousseau Le 22 septembre 2011 à 13h28

    AU-DELÀ DES ÉMOTIONS

    Votre analyse se trouve intéressante, M. Le Hir, jusqu’au moment où il vous faudrait, pour la mener à terme, prendre du recul vis-à-vis l’option de l’indépendance.

    Vous croyez que le chercheur se fourvoie ; répondez à la question déterminante ci-dessous.

    Qu’est-ce qui empêcherait les Anglais de se comporter à notre endroit pareillement qu’avec les Acadiens de jadis lors d’un référendum gagnant ?

    De ne pas acquiescer à ma demande sera interpréter telle une fuite qui retardera encore le passage de l’aspect sentimental à celui du réel.

  2. 2 oui oui Le 29 septembre 2011 à 17h59

    Bien sur, le Québec qui actuellement est finançièrement insufisant, s’en tirerais mieux sans le Canada….

  3. 3 Dave Le 29 septembre 2011 à 19h08

    Ne venez pas me faire croire que le Canada l’est davantage!

  4. 4 tiso Le 12 octobre 2011 à 8h07

    les habitants du québec, sont actuellement les plus vaccinés par rapport aux anglophones, demandez-vous pourquoi?

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Article original: Vigile.net - Richard Le Hir

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Profil: Avocat et conseiller en gestion, ministre délégué à la Restructuration dans le cabinet Parizeau (1994-95)

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Fiche de l'article

Cet article de 1,947 a été rédigé par Richard Le Hir il y a 7 ans et 10 mois, le mercredi 21 septembre 2011.

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