Le jeudi 10 avril 2008

Québec

Lorsqu’un empire privé d’obédience fédéraliste met la main sur Radio-Canada

Canada ]

Par RRQ

En 2001, La Presse cherchait un moyen de mieux combattre son principal adversaire, le groupe de presse Quebecor. C’est ainsi qu’une première entente de principe fut signée en janvier 2001 et un contrat en bonne et due forme le fut en août 2001 entre La Presse et Radio-Canada.

À la lumière des informations contenues dans cette entente de principe, il est clair que Radio-Canada travaille main dans la main avec le principal acteur du groupe de presse ultra fédéraliste Gesca. Il est scandaleux que l’argent des citoyens québécois serve à financer ainsi une telle opération de propagande.

Au Canada et au Québec, la plupart des citoyens se targuent de vivre en démocratie, se permettant même de faire la leçon, sur diverses tribunes publiques, à d’autres régimes qu’ils considèrent comme relativement autoritaires. Ces mêmes citoyens se réjouissent de pouvoir s’informer par le truchement de médias qu’ils perçoivent comme pleinement libres et transparents. Même les souverainistes entretiennent une telle vision chimérique de la réalité. Un bon exemple est que Gilles Duceppe, lors de son dernier passage à l’émission Tout le monde en parle, vantait les médias canadiens et québécois dont le fonctionnement serait, selon lui, éminemment démocratique. Tous ces Québécois ne pourraient jamais imaginer que derrière des portes closes, Radio-Canada a scellé une alliance, en 2001, avec le très fédéraliste empire de Paul Desmarais, démontrant ainsi que la démocratie que certains croient voir n’est en fait qu’illusion. Voyage donc au cœur de la culture du secret radio-canadienne et fédéraliste…

En 2001, de façon à faire le plus efficacement possible face à la concentration de la presse qui frappe durement le Québec, La Presse, ou « la putain de la rue Saint-Jacques » (dixit Olivar Asselin),cherchait un moyen de mieux combattre son principal adversaire, le groupe de presse Quebecor. Celui-ci jouissait d’un avantage jugé indu de par le fait qu’il possède des journaux et la télévision TVA, un contexte de convergence extrêmement efficace. Guy Crevier, président et éditeur de La Presse, cherchait alors le moyen de mettre lui aussi la main sur une télévision. Passer par le CRTC pour obtenir un permis? Trop hasardeux, et trop compliqué. Plus avantageux était de s’unir à Radio-Canada, un média d’État contrôlé par les amis des libéraux fédéraux que Paul Desmarais, propriétaire de La Presse, avait contribué à mener au pouvoir. C’est ainsi qu’une première entente de principe fut signée en janvier 2001 et un contrat en bonne et due forme le fut en août 2001.

À l’époque, Radio-Canada et La Presse croyaient être à l’abri des curieux, et pour cause! Radio-Canada n’était alors pas soumise à la loi d’accès à l’information, problème auquel remédia inconsciemment le premier ministre Stephen Harper à l’automne 2007. En voulant donner l’impression que le régime fédéral ne serait pas aussi corrompu qu’il ne le fut sous le règne des libéraux de Jean Chrétien et Paul Martin, le conservateur décida de soumettre Radio-Canada à la loi d’accès à l’information, ouvrant la porte à diverses enquêtes.

Le Québécois saute dans la mêlée

Apprenant cette dernière nouvelle, Le Québécois fit parvenir à Meg Angevine, la toute nouvelle responsable de l’accès à l’information à Radio-Canada, une demande pour obtenir une copie de l’entente secrète ayant uni Radio-Canada et La Presse en 2001. Nous étions alors le 2 septembre 2007. Ce fut le début d’une lutte épique menée par un journal indépendantiste afin de découvrir la nature véritable de l’alliance unissant une société d’État et un empire fédéraliste.

La première réaction de Radio-Canada a été de tenter de nous faire croire que l’entente en question avait été perdue. Bien sûr, nous n’avons jamais cru pareille explication. Il est bien évidemment inconcevable qu’un contrat aussi important que celui-là et établissant un partenariat entre deux joueurs majeurs du monde des médias puisse avoir été ainsi perdu. Radio-Canada poussa quand même le bouchon un peu plus loin. Il nous fut alors dit que notre dossier serait fermé à moins que nous acceptions de payer 350$ afin de financer des recherches pour retrouver ladite entente. Nous acceptâmes de payer, désireux de découvrir la vérité.

Quelques semaines plus tard (mars 2008), une subalterne de Meg Angevine confirma ce que nous savions déjà. C’est-à-dire que l’entente en question ne fut jamais perdue (à quoi ont servi nos 350$ alors?). La personne informa Le Québécois que c’était alors les avocats de Gesca qui avaient notre demande en mains, et qu’ils étaient loin d’être chauds à l’idée de rendre public un tel document. C’étaient eux, d’une certaine façon, qui devaient décider de nous remettre ou non l’entente en question. Ce qui est assez particulier. Car cela démontre, dans ce cas-ci en tout cas, que le privé peut décider de ce qu’une société d’État peut rendre public ou non…

En avril 2008, je fus invité à l’émission radio-canadienne de Christiane Charette afin de parler de mon nouvel essai. Je profitai de l’occasion pour dire aux auditeurs que Radio-Canada avait signé une entente secrète avec La Presse en 2001 et que je tentais désespérément d’en obtenir une copie. Cela semble avoir exercé une certaine pression sur Radio-Canada, car seulement quelques jours plus tard, je recevais un premier document officiel concernant cette triste affaire. Après huit mois de lutte, j’obtenais enfin quelques réponses à mes questions.

Le contenu de la fameuse entente

Il faut tout d’abord dire que les documents que Radio-Canada a remis au Québécois ne correspondent pas complètement à la demande que nous avions formulée en septembre 2007. Nous avions alors demandé une copie du contrat et nous n’avons reçu qu’une copie de l’entente de principe signée par Guy Crevier et Sylvain Lafrance, vice-président de la Radio française et des nouveaux médias de Radio-Canada en janvier 2001. Radio-Canada dissimule donc toujours des documents dans ce dossier, ce qui est conforme à la culture du secret et de la manipulation telle qu’elle se vit dans les rangs fédéralistes. Mais ces cachotteries se comprennent mieux lorsque l’on lit l’entente de principe en question. En effet, la clause 19 stipule que :

“Les parties (Radio-Canada et La Presse, NDLR) s’engagent à ne pas dévoiler le contenu de cette entente de principe et de toute entente spécifique susceptible d’être conclues entre elles. De plus, les données, l’information, les documents et le matériel que reçoit ou dont prend connaissance une partie pendant la durée des présentes et qui sont de nature confidentielle ou qui concernent l’activité privée, financière ou autre, de l’autre partie sont considérés comme rigoureusement confidentiels par la partie qui les reçoit et ses employés et ne sont communiqués à aucune personne, entreprise ou société pendant la durée de l’entente et après sa terminaison”.

C’est ce qui s’appelle exiger le silence à l’égard de manigances fédéralistes, c’est le moins que l’on puisse dire!

Autre surprise : l’entente est rétroactive. Le premier document a été signé par Radio-Canada et La Presse le 18 janvier 2001 et le contrat, lui, en août 2001, mais la clause 4 confirme que l’entente existait officieusement depuis au moins le 1er novembre 2000 : « Radio-Canada et La Presse ne fixent aucune durée précise à cette entente qui s’applique entre elles depuis le 1er novembre 2000 et pour une durée illimitée ». Rappelons qu’au même moment où cette entente entrait en vigueur, sans aucune balise –que des accords verbaux semblerait-il– le gouvernement Chrétien déclenchait les élections fédérales, la troisième campagne à laquelle participa le Bloc Québécois. Est-ce là le fruit du hasard? Il est permis d’en douter!

Par ailleurs, on apprend à la lecture de cette entente de principe qu’elle ne concerne que le volet francophone de Radio-Canada. Une entente similaire ne semble pas unir de journaux canadiens-anglais à CBC. Comme si la concentration de la presse n’affectait pas également le Canada anglais. Serait-il donc possible que cette entente réponde également de principes idéologiques? Tout porte à le croire, et ce, même s’il est possible de lire dans ladite entente et au point 2 un passage concernant les lignes éditoriales des deux larrons :

“Il est convenu que la présente entente n’aura aucune incidence sur la liberté éditoriale de chaque média qui demeurera entièrement maître et responsable des contenus et des positions éditoriales diffusées sur une plate-forme commune”.

Clause complètement inutile s’il en est une, et ce, parce qu’il est de notoriété publique que Radio-Canada et La Presse sont toutes deux profondément fédéralistes. Du côté de La Presse, cette position idéologique remonte à la fin des années 1970 : « La Presse croit dans un Québec fort à l’intérieur de la Confédération canadienne qui a toujours su satisfaire les aspirations légitimes des Canadiens français concernant leur langue et leur culture » (Dave Greber, Rising to Power. Paul Desmarais et Power Corporation, Toronto, Methuen, 1987, p. 177). Et on sait que le mandat confié à Radio-Canada avant 1991 était clairement de « défendre l’unité canadienne ». Les libéraux de Pierre Elliott Trudeau comptaient même l’utiliser afin de mâter le mouvement souverainiste. En 1991, le mandat de la SRC a subi un changement cosmétique. Il est depuis question de « promouvoir l’identité canadienne », tout simplement. C’est moins clair qu’auparavant, certes, mais l’objectif demeure le même. L’alliance conclue par la SRC avec les ultras du fédéralisme canadien en 2001 le prouve d’ailleurs amplement.

Mais revenons-y justement à cette entente de principe de 2001. Celle-ci, malgré son imprécision, confirme clairement qu’il s’agit d’une alliance tous azimuts entre les deux entités. Tout d’abord, il est dit que Radio-Canada et La Presse collaborent en matière de promotion croisée. Précisément, cela veut dire que ce n’est pas un hasard si les artisans de La Presse se font constamment entendre sur les ondes de Radio-Canada (étrangement, l’inverse est beaucoup moins vrai!). Vincent Marissal et André Pratte qui n’ont de cesse de diffuser la « bonne parole » sur les ondes publiques pourront toujours le faire en toute impunité, car l’entente stipule très clairement qu’ils ont la permission des plus hautes instances radio-canadiennes et de La Presse de le faire. C’est ce qui est dit à la clause 6 :

Radio-Canada et La Presse s’entendent pour mettre en œuvre une pratique de promotion croisée générant des échanges de visibilité entre la Télévision française de Radio-Canada, la Radio française de Radio-Canada, le journal La Presse et les sites Internet francophones de chaque média. Les modalités précises de ce type de promotion croisée feront l’objet d’ententes spécifiques entre les parties.

Depuis 2001, des ententes spécifiques auraient donc en plus été signées. Une autre preuve que d’autres contrats unissant l’empire fédéraliste de Paul Desmarais et Radio-Canada existent et sont toujours dissimulées par on ne sait qui, mais l’évidence est qu’il s’agit d’une personne adepte de la censure qui défend énergiquement le système de propagande fédéraliste.

La collaboration de Radio-Canada avec La Presse a également donné naissance à la formation de comités sur lesquels siègent des représentants des deux médias. Ces comités veillent, entre autres, à la bonne gestion des stratégies de promotion croisée et aux meilleures façons de les promouvoir; il est ici question de publicité purement et simplement. C’est ce qui est dit à la clause 8.

Qui paie pour cette structure qui a été érigée entre les bureaux de Radio-Canada et ceux de La Presse? Est-ce un partage 50/50 entre La Presse et Radio-Canada? Pour le savoir, il nous faudra consulter le contrat et pas seulement l’entente de principe. C’est pourquoi nous poursuivrons nos démarches.

Mais l’entente de principe va quand même beaucoup plus loin que cela. En fait, Radio-Canada et La Presse ont accepté de s’unir en 2001 en mettant tout ce qui les concerne sur la table. L’entente, qui est toujours en vigueur en 2008, démontre que les formes de collaboration entre ces deux acteurs impliquent également le contenu qu’ils produisent. C’est ce qui est clairement dit à la clause 11 :

“Les parties conviennent que la présente entente de collaboration ne se limite pas aux secteurs de la promotion croisée et de l’Internet et pourra donner lieu à des partenariats dans d’autres domaines d’activités (sic) tels la production de contenus, la création et la mise en marché de nouveaux produits médiatiques, et, l’organisation d’événements culturels ou sociaux”.

À la lumière des informations contenues dans cette entente de principe que Le Québécois a obtenue via la loi d’accès à l’information, il est clair que Radio-Canada, une société d’État qui a toujours subi maintes pressions politiques par le truchement entre autres de son conseil d’administration dont la formation incombe au gouvernement canadien travaille main dans la main avec le principal acteur du groupe de presse ultra fédéraliste Gesca. Cette alliance qui date de 2000-2001 et que les fédéralistes ont tout fait pour garder secrète (et ils dissimulent toujours des documents, rappelons-le) démontre bien qu’ils sont prêts à tout pour enfoncer l’unité canadienne dans le fond de la gorge des Québécois. Il est scandaleux que l’argent des citoyens québécois serve à financer ainsi une telle opération de propagande. Viendra un jour où il faudra que les indépendantistes se réveillent et acceptent de regarder la réalité en face. Des commandites aux ententes secrètes de Radio-Canada, la preuve est faite que le régime fédéral est prêt à toutes les bassesses pour empêcher le Québec français de prendre son envol. Face à leurs tactiques de propagande, il nous faudra nous outiller, il nous faudra libérer la parole indépendantiste. Là, et seulement là, on pourra espérer réaliser vraiment l’indépendance du Québec.

2 commentaires à cet articleFlux RSS des commentaires

  1. 1 camille beaulieu Le 26 mai 2008 à 6h54

    Rouyn-Noranda, 3 août 2005

    Conférence des élus de l’Abitibi-Témiscamingue
    Jean-Maurice Matte, Président

    170, Principale; bureau 102
    Rouyn-Noranda (Québec)

    Objet : Radio Canada !

    Mesdames, Messieurs

    Chargés de l’implantation, en février 2 000, d’une station en Abitibi, trois employés-cadres de Radio Canada (SRC) ont organisé une parodie de sélection : cachotteries sur leurs activités, interprétation personnelle des règles d’embauche, mensonges. Rémi Villeneuve, Martine Hyppolite, et Claire Francoeur, ont, pour finir, trié un personnel néophyte ou importé de Radio Canada à Québec. Et puisque personne dans la nouvelle station n’était en même temps familier avec la langue, le métier, et la région, CHLM-FM s’est réfugiée dans l’institutionnel : « le ministre annonce ; Emploi Québec a enregistré » ; souvent dans un français de cour d’école, pour un auditoire comptant nombre de journalistes et d’animateurs chevronnés et volés.

    C’est ainsi que cette région a hérité d’une radio de bas de gamme par les soins de trois fripons cornaquant une société d’État myope. L’intervention des députés fédéraux a évidemment été sollicitée : Pierre Brien du Bloc et Guy St-Julien du PLC, celle aussi du Conseil régional de développement (CRDAT) ; c’étaient les seuls recours à l’époque.

    Les deux politiciens se sont abstenus. Je m’interroge depuis sur les rapprochements entre ce laxisme chez Pierre Brien, et un papier de moi dans La Presse du 13 octobre 1993 : « Des recenseurs se plaignent d’être rançonnés par le Bloc. ». L’article dévoilait les combines d’organisateurs politiques constituant illégalement un trésor de guerre en vue de la première campagne électorale de M Brien. J’ai repris cette information à Radio Canada, puis dans La Frontière de Rouyn-Noranda ; curieusement, un texte dans cet hebdo, un seul texte, est sorti illisible de l’imprimerie de Val d’Or cette semaine-là.

    Je soupçonne des rapports du même ordre entre l’inertie de Guy St-Julien et un papier paru dans La Presse du 4 juin 1996 : « Pour sauver leur école, des parents bloquent les routes. » Les résidents de huit villages : Anglier, Fugèreville, Rémigny, Laforce, Moffet, Belleterre, Guérin et Thorne contestaient la décision de la Commission scolaire du Lac Témiscamingue, identifiée au Parti libéral, de fermer leurs écoles. Ce souque à la corde s’est conclu par un moratoire. Québec réglementait peu après la fermeture des dernières écoles de villages.

    Le CRDAT n’est pas intervenu, lui non plus. Il a, dès lors, bénéficié d’une couverture attentive et bienveillante de la SRC ; jusqu’à récolter des éloges au moment de sa récente dissolution pour avoir : « gardé le cap pendant 40 ans ».
    Curieux ce bilan de CHLM ! Le CRDAT est né d’un regroupement tous azimuts, dans le sillage du « Maître chez-nous » des années 1960, pour servir de porte-voix régional jusqu’à Québec et Ottawa. Il perd sa gauche, syndicats comme mouvements populaires, au début des années 1970. Intronisé « interlocuteur privilégié » quelques années plus tard par Québec, le CRDAT multiplie débats et consultations sous la supervision de l’OPDQ de Jacques Vézeau, puis du ministère des Régions de Robert Sauvé. Opérant comme une éolienne inversée, il traite de transport ferroviaire et par autobus, de gestion des forêts, de pérennité des ressources, de ruralité, de pauvreté ; toutes questions dans un état plus critique aujourd’hui qu’il y a quarante ans.

    Le directeur de cet organisme, Guy Lemire, a retourné l’ascenseur dès juin 2 000, lors d’un colloque de l’Université Laval à Drummondville, en louant l’influence bénéfique de CHLM sur l’ensemble des médias de la région. Le CRDAT a aussi émis des communiqués flatteurs à l’occasion, comme celui du 13 mai 2002 réclamant pratiquement l’octroi du statut de service essentiel à cette petite radio alors en grève. De concert avec Radio Canada, enfin, le CRDAT a organisé un colloque sur le journalisme à Rouyn-Noranda à l’automne 2003, permettant à des participants aux marges du métier : agents d’information, enseignants, relationnistes, de jouer les gérants d’estrade aux dépens des intéressés.

    Une évaluation un brin objective de CHLM trahirait pourtant l’omniprésence des communiqués et des déclarations officielles ; l’absence d’analyses et de mises en contexte. Loin de faire école, cette station laisse derrière elle un sillage de témoins mal cités : À l’époque du colloque de Rouyn-Noranda, un fournisseur alimentaire de cette municipalité déplorait : « Ils n’ont rien compris ! » ; un syndicaliste agricole et administrateur de la Société de développement du Témiscamingue (SDT) fulminait : « Le journaliste a menti pour tenir un scoop ! »

    En réalité CHLM a rejoint le peloton des trois télévisions, cinq radios et cinq hebdos assurant une couverture locale et régionale de l’Abitibi-Témiscamingue. Elle a supplanté Radio Nord dans son rôle de diffuseur de la programmation de la SRC ; le réseau privé a pallié le manque à gagner en serrant la vis à son personnel, amorce d’une grève qui a duré deux ans.

    La SRC peaufinait un troc du même genre au Témiscamingue, où elle prévoyait s’implanter dès 2000 dans la défroque de CKVM-Ville-Marie : les Témiscamiens en ont décidé autrement. La SRC a fait place nette en Abitibi, sans entraves on l’a vu, de sorte que trois personnes sont venues de Québec. « Des gens de grande expérience qui ont choisi l’Abitibi-Témiscamingue pour y poursuivre leur carrière, tranchait un rien méprisant Alain Saulnier, directeur de l’information à la SRC, on ne peut certainement pas leur en tenir rigueur. » Aucun de ces trois Québécois ne reste aujourd’hui ; aucun de ceux qu’ils ont supplanté, non plus !

    Ces tripotages ont sonné le glas d’une petite agence de presse, la mienne, qui exportait vers une quinzaine de médias nationaux les nouvelles d’Abitibi-Témiscamingue. Cedrom-Sni, le portail Internet qui recense toutes les dépêches au pays, rappelle 660 articles sur des questions surtout économiques et sociales. S’y greffaient un nombre plus important de topos et de reportages diffusés à Radio Canada : service des nouvelles, CBC North, D’un soleil à l’autre, le Dépanneur, InfoCulture, le Midi-15, le Magazine économique, ou transmis à des radios privées. L’Abitibi-Témiscamingue a ainsi été, pendant presque trois décennies, la seule région périphérique du Québec bénéficiant d’une couverture nationale soutenue : « La médecine Fast Food fait mal aux régions » en mars 1999 ; « La réforme de l’Aide juridique » de 1993 à 1995 ; ou encore, « Volonté des élus de transformer leurs produits sur place. Rébellion des maires d’Abitibi-Témiscamingue » le 29 novembre 1986. Pierre Brien suçait son pouce, que je couvrais à mes frais les tentatives de relance de Tembec à Témiscaming, où il est réfugié aujourd’hui.

    Le lâchage des communicateurs régionaux, en 1999, n’était pas un coup d’essai du CRDAT. Les jalonneurs escamotés par l’instauration du jalonnement sur cartes dans les années 1990 peuvent en témoigner ; ce service ultra-spécialisé a été transplanté sans bruit à mille kilomètres du camp minier principal, l’Abitibi. Les prospecteurs aussi sont passés à la trappe, victimes d’affairistes montréalais, incapables pour la plupart de différencier un gisement filonien d’une talle de bleuets, mais alléchés par l’abri fiscal des actions accréditives à l’exploration minière. Le CRDAT n’a pas davantage pipé mot quand Abitibi-Consolidated a proclamé ses droits prioritaires sur la ressource de quatre régions, dont l’Abitibi-Témiscamingue, pour alimenter ses usines de 1ière transformation plus au sud (mémoire du 20 janvier 2003 à Amos devant la Commission sur la maximisation des retombées économiques etc.)

    Alain Saulnier donnait la réplique à Guy Lemire au colloque de juin 2000 à Drummondville. La SRC, a-t-il soutenu : « accorde (maintenant) une meilleure place à l’information en provenance des régions dans ses bulletins nationaux et ses magazines. » Cedrom-Sni, un portail décidément indiscret, compile, radio et télé confondues, 21 nouvelles de la SRC diffusées au national en 2004 sur l’Abitibi-Témiscamingue ; il m’en alloue 47 pour l’écrit seul en 1999, dernière année d’opérations sans entraves. Qui plus est, toutes les émissions de la SRC utilisant les services de correspondants régionaux ont été retirées d’antenne ou reformatées vers la même époque. L’Abitibi-Témiscamingue, la Côte-Nord, le Saguenay-Lac St-Jean, etc. sont maintenant confinés à une émission fourre-tout le midi, du genre cage à hamsters, où quelques journalistes des stations régionales font un petit tour, vident leur sac, et puis s’en vont. Le temps des régions à la Première chaîne se résume désormais à quatre, voire cinq minutes par tranches de 24 heures. Des postes de cadres sont par contre créés à Montréal ; après avoir dirigé quelques années CHLM par téléphone, Rémi Villeneuve s’est plus récemment gossé un confortable fauteuil de directeur des stations régionales.

    Son mandat enjoint à la SRC d’informer les gens et d’informer sur les gens, y compris ceux des régions. Mine de rien, la radio d’État relègue tout de même un tiers des Québécois, insuffisamment glamours ou exotiques au gré des sondeurs, au rôle d’éternels muets. C’était déjà la principale lacune relevée dans un inventaire des médias en Abitibi-Témiscamingue, rédigé par moi en 1974 pour le compte du ministère québécois des Communications.

    Un quart de siècle passe ; Radio Canada implante une station en Abitibi. Las ! Le comité de sélection se contente de placards dans trois hebdomadaires, dont deux sont d’incontestables feuilles de choux ; ce qui laisse beaucoup de gens dans l’ignorance. Le trio écartera ensuite les gêneurs ; comme ce journaliste au chômage, réfugié à titre de taille-crayon chez Rémi Trudel, astucieusement assimilé au personnel politique. Ma mise au rancart est plus délicate, j’effectue le travail depuis 27 ans, et j’ai récolté quelques prix de journalisme. Qu’à cela ne tienne, les trois canailles m’expédient d’un coup-fourré : une entrevue et un refus de postuler inventés. Rien de tout cela n’est écrit puisque j’ignorais leur venue, je ne connaîtrai les détails de cette fable qu’en 2003 sous la plume du vice-président Sylvain Lafrance. Rémi Villeneuve vire alors casaque, et claironne que ma candidature a été écartée : « nous ne reviendrons plus là-dessus ! ». J’ai transmis la preuve de cette escroquerie (trois lettres provenant de la SRC) à la direction de Radio Canada, et porté plainte pour vol à la GRC. J’ai aussi dénoncé la dilapidation de fonds publics dans le financement d’une radio forcément inefficace auprès de la Vérificatrice générale du Canada, et du ministre du Patrimoine canadien.

    Le sol s’est fissuré sous mes pas dès mes premières protestations en 2000. Les collaborations à Radio Canada se sont évidemment évaporées. Une série d’avatars a suivi sur un canevas répétitif, mais mystérieux pour un pigiste qui n’avait pas perdu un client en vingt ans : Un monsieur Tremblay de la comptabilité à La Presse somme subitement les téléphonistes de refuser mes appels en PCV. Il modifie le mode de facturation de mes textes. Des chefs de pupitre égarent mes nouvelles. Les articles rescapés suscitent des lettres de lecteurs pas toujours cohérents. Après des mois d’usure à ce régime, Éric Trottier, nouveau responsable de la rédaction, juge mon dernier papier du 26 juin 2003, « Attention aux échardes », terriblement ennuyant. Puis, M. Tremblay couronne treize années de collaboration en égarant ma dernière facture. Radio Canada compte décidément des obligés partout ; de sorte que d’une quinzaine en 1999, il me reste un client aujourd’hui.

    Productrice de vignettes touristiques sur des images tournées ailleurs (La Presse du 8 juin 1998), l’Abitibi-Témiscamingue entretient des rapports équivoques avec l’information. Des documentaires, mi-promotion mi-information, grassement commandités dans les années 1970-80, n’ont connu que des tablettes poussiéreuses : CRDAT, associations touristiques, etc. Un tandem de Radio Canada, de mémoire Judith Jasmin et Pierre Nadeau, s’est mordu les doigts, il y a longtemps, d’avoir pointé sa caméra sur nos façades boom-town et nos ruelles non pavées. Boudé des hôteliers pour un texte acéré, Pierre Foglia se gratte encore d’avoir couché dans son char aux Jeux du Québec de 1973. Sa collègue Michèle Ouimet a été couverte d’injures, vingt ans plus tard, pour un portrait réaliste : « L’Abitibi-Témiscamingue, le pays du positivisme », deux pleines pages dans La Presse du 6 juin 1992, sur nos forêts épuisées, nos villes pas très belles aux habitants bourrés d’entregent.

    Les défenseurs de l’intégrité régionale se faisaient plus rares lorsque Québécor homogénéisait Les Échos abitibiens dans les années 1980, un journal, jusque-là, récipiendaire à répétition du Premier prix canadien des hebdos de langue française. On ne les a pas entendus pendant le déménagement à la pièce du siège-social de Radio Nord dans l’Outaouais, premier média en importance de la région. Ils sont restés indifférents lorsqu’un petit hebdo admirable d’intégration dans sa collectivité, Le Témiscamien, est mort de lassitude.

    C’est là-dessus que Radio Canada inaugure une station vulnérable aux mystifications les plus grossières. CHLM évoquait, l’an dernier, la constitution de deux nouvelles aires protégées. La première, au lac Vaudray de Richard Desjardins, est peuplée d’arbres matures. Le second sanctuaire couvrira 246 kms carrés, dans le canton Dufay à 25 kms de Rouyn-Noranda. Personne n’a relevé que « ce témoin de l’état naturel de la forêt des basses-terres de l’Abitibi et de la baie James, » comme on dit joliment à Québec, est constitué d’un lac, le lac Opasatica, et d’un boisé mixte truffé de chemins forestiers pour avoir été coupé à blanc par Norbor Inc de La Sarre. Une débusqueuse au travail y a déclenché un gros feu de biodiversité, il y a quatre ans. Qu’importe : c’est pour être une courroie de transmission docile que la station de Radio Canada fait les délices de notre gratin politique comme administratif régional.

    Ailleurs et mal payés, la majorité des journalistes composent avec des patrons allergiques aux mots de plus de deux syllabes, et aux textes qui débordent vingt-cinq lignes. Ils pataugent jusqu’à plus soif dans les mines, la forêt et l’agroalimentaire ; puis prennent la pause-café au même restaurant que les sujets de la veille. Leur routine s’égaye rarement : Sinon lorsqu’un chef de police est surpris à ruminer du foin d’accotement routier pour masquer son haleine. Ou quand la direction de la presse canadienne censure en mars 2002 : « Comme des invités de marque », de Léandre Bergeron sur l’éducation des enfants à domicile ; parce que Deirdre 20 ans, Phèdre 17 ans et Cassandre 15 ans, émasculent des agneaux pour aider papa.

    Ces journalistes de la région ont crié, il y a longtemps, à la rupture localisée des stocks forestiers : ils ont frappé un mur d’ingénieurs et de fonctionnaires complaisants, de politiciens frileux. Il faudra attendre la renommée, la tête de cochon et les moyens de Richard Desjardins pour que le message passe. Il passe donc, mais trop tard pour gérer une pénurie ; ce sera la réduction imposée de 20 % de la possibilité forestière. Ce sont ces journalistes qui ont été spoliés par Radio Canada.

    Ce mémo veut rappeler que trois voleurs : Rémi Villeneuve, Claire Francoeur et Martine Hyppolite, ont mis l’Abitibi-Témiscamingue à sac, au su, à tout le moins depuis 2003, de leurs supérieurs de la Première chaîne de Radio Canada. Bénéficiant de la complicité passive ou active d’acteurs régionaux, ils ont dépouillé ses artisans en communications d’une opportunité unique en cinquante ans : ce qui dans le contexte de l’Abitibi-Témsicamingue s’apparente à un génocide professionnel. Transplantant bêtement recettes et personnels venus d’ailleurs, ils ont dilapidé des budgets imposants dans une radio inefficace ; et muselé la seule voix de la région vers l’extérieur. Personne ne leur réclame de comptes, tellement la SRC a depuis longtemps oublié ses devoirs.!

    _________________________
    Camille Beaulieu, journaliste
    CP 110
    Montbeillard (Qc)
    J0Z 2X0
    Dès 2000, ces informations ont été transmises aux deux députés de l’Abitibi-Témiscamingue à Ottawa Guy St-Julien et Pierre Brien, de même qu’au Conseil régional de développement (CRDAT ), qui ont raté une rare occasion d’être utiles.
    Elles ont été communiquées au directeur de l’information de la Première chaîne, Alain Saulnier, au vice-président Sylvain Lafrance, au président directeur-général de Radio Canada Robert Rabinovitch, à la présidente du conseil d’administration Carole Taylor.
    Ont aussi été informés : les Honorables Hélène Chalifour Cherrer, Sheila Copps et Lisa Frulla ministres du Patrimoine, Mme Gilberte Bond, du Comité de Patrimoine Canada, l’Honorable John Fraser, du Comité du Sénat sur les transports et communications, M John Reid, Commissaire à l’information, la Commission canadienne des droits de la personne, la Gendarmerie Royale du Canada, et madame Sheila Fraser, vérificatrice générale du Canada.
    Copies en ont été transmises aux députés du Québec à Ottawa, aux deux députés bloquistes actuels de la région : Marc Lemay et Yvon Lévesque, de même qu’à plusieurs organismes du domaine des communications, du travail, et des services publics.
    Rouyn-Noranda, 3 août 2005

  2. 2 Claude Gélinas Le 22 août 2008 à 2h12

    Merci d’avoir pris le temps de souligner les liens, parfois incestueux (au moins, en apparence), entre Radio-Canada et son nouveau “meilleur ami”, La Presse.

    À mon avis, Radio-Canada devrait s’aligner davantage sur les opinions en vogue dans la blogosphère pour savoir ce que pensent -vraiment- les gens.

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Cet article de 2,094 a été rédigé par Réseau de Résistance du Québécois il y a 11 ans et 4 mois, le jeudi 10 avril 2008.

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