Le lundi 23 janvier 2012

PolitiqueQuébec

L’empire torpille Duceppe

Pendant combien de temps encore les Québécois laisseront-ils l'Oncle Paul décider de qui doit nous gouverner et de notre avenir ?

Par Richard Le Hir

Connaissant son hostilité pour l’indépendance et les indépendantistes, pour que l’Oncle Paul fasse un cadeau pareil à Pauline Marois, c’est qu’il ne la considère non seulement pas comme une menace, mais plutôt comme une alliée.

Quel spectacle ! En 24 heures, la carrière politique de Gilles Duceppe s’est écroulée. Crédité d’une solide avance dans les sondages s’il était le candidat du PQ aux prochaines élections générales, Duceppe était devenu l’homme à abattre. C’est désormais chose faite, gracieuseté de la grosse Presse à l’oncle Paul.

Dans une opération d’une rare brutalité digne des coups les plus fumants réussis par le grand magnat de la presse William Randolph Hearst aux États-Unis au début du siècle dernier, Duceppe est passé de vie à trépas. En effet, samedi matin, La Presse frappait un grand coup. Le tiers supérieur de sa première page lui était consacré, avec une photo bien léchée mais « vacharde » à souhait, et un texte faisant état d’une « utilisation douteuse des fonds publics ». Fatal à souhait.

La manœuvre est tellement grosse qu’elle mérite qu’on s’y arrête. Sur la photo, Duceppe apparaît renfrogné et buté. Ses yeux sont exorbités et ses lèvres pincées. La tête rentrée dans les épaules, il a l’air furieux. Le message de la photo est clair, c’est un sale type. Quant au texte, il est formulé pour démolir Duceppe dans l’opinion publique sans exposer son auteur ni La Presse au risque d’une poursuite judiciaire.

Une utilisation « douteuse » des fonds publics n’est pas nécessairement « frauduleuse », ni même forcément « illégale », des distinctions qu’une cour de justice ne manquerait pas de faire, mais dont n’a cure le tribunal de l’opinion publique. Et je peux d’expérience vous assurer que non seulement La Presse est parfaitement au fait de toutes ces subtilités, mais qu’elle en joue en virtuose.

La table étant mise en première page, le lecteur ouvre son journal et découvre que « l’affaire » occupe la totalité des deux premières pages. Message subliminal : c’est grave ! C’est même très grave !



En page 2, deux articles de Denis Lessard, l’exécuteur attitré des basses œuvres à La Presse, séparés l’un de l’autre par une photo également bien léchée d’une Pauline Marois aux airs de madone sur le point de s’envoler au ciel par la grâce de sa vertu (regardez bien la photo, je n’exagère même pas). Message subliminal : Duceppe c’est le méchant, et Pauline est une sainte.


Quant au premier texte de Lessard, c’est un chef d’œuvre de ce que les Américains appellent le « character assassination », une expression dont la traduction française, diffamation ou salissage de réputation, rend mal toute la férocité. Le titre d’apparence anodin, « Un putsch raté ? » donne le « la ». Le mot « putsch » a une connotation péjorative, tout comme l’adjectif « raté », et la combinaison des deux comporte un jugement moral sur ses auteurs. Message subliminal : Duceppe et sa « gang » sont des pas bons.

En plein milieu de l’article, un encadré avec une phrase qu’on dirait tirée tout droit d’un procès-verbal de l’immonde commission McCarthy dans les années de chasse aux sorcières aux États-Unis : « Chez les députés [péquistes], personne ne fait la vague pour Gilles Duceppe qui a toujours sa souplesse d’ex-sympathisant du Parti communiste ouvrier : avec ses lieutenants, il maintenait une discipline de fer sur le caucus bloquiste ».

Message subliminal : Duceppe, c’est l’équivalent de Joseph Djougashvili dit « Staline », l’homme de fer. Quel fumiste, ce Lessard. Il a dû se bidonner comme un imbécile en écrivant son papier. Cela pourrait être très drôle si cela ne s’inscrivait pas dans un courant fascisant qui se répand de plus en plus dans le monde occidental. Au fait, vivons-nous encore en démocratie ? Alors, on ne rit pas. On ne rit même plus du tout.

Quant au texte de l’article, du « mémèrage », qui a parlé à qui, qui a rencontré qui, une juxtaposition de noms censée faire office de preuve d’un putsch. Au fait, avez-vous remarqué que le titre comportait un point d’interrogation ? Ça vous donne une bonne indication de la solidité de la preuve. Mais pour nuire, ça nuit.

Le deuxième article de Lessard ne comporte qu’un élément d’information nouvelle, l’annonce que Bernard Landry interviendra « au début de la semaine dans le débat de la direction du PQ » (avec l’annonce du retrait de Duceppe dimanche, Landry se retrouve avec une gosse responsabilité sur les épaules). Tout le reste, c’est du resuçage.


La page 3 est un modèle de manipulation. Une grosse photo de Duceppe, toujours aussi peu sympathique avec ses lèvres pincée, surmonte un gros sigle du Bloc Québécois. Pendant la dernière campagne fédérale, la Presse ne nous en avait même pas offert de si gros. Mais alors, le Bloc constituait encore une menace, alors il ne fallait surtout pas lui donner de visibilité. Maintenant qu’il n’est plus une menace et qu’il se présente même une occasion de le salir, on va mettre le paquet avec un gros sigle. Message subliminal : C’t une gang de pourris ». Et puis, en plein milieu de la page, un gros titre : « Duceppe est dans l’embarras », comme le tricheur qu’on vient de prendre sur le fait.

***

Y a juste un problème. C’est une vieille affaire qu’on sort des boules à mites. Et puis, depuis la Confédération, il n’y a pas un parti politique fédéral ou provincial qui n’ait étiré les règles de la même façon. Il ne s’agit pas ici de cautionner une dérive condamnable. Il s’agit tout simplement de la juger à la même aune que les mêmes dérives des autres partis. Alors quand les députés Marc Garneau et Denis Coderre du PLC comparent cet écart au scandale des commandites, on est dans la tartuferie la plus risible.

Que Coderre fasse le « gugusse » ne surprend plus guère, mais de la part d’un scientifique comme Marc Garneau, c’est plus décevant, surtout lorsqu’il prend la peine de préciser que les faits rapportés témoignent d’un manque de jugement de la part de Gilles Duceppe. Décidément, les enfants sont pleins d’une sagesse qu’ils ne soupçonnent pas lorsqu’ils se disent entre eux « Celui qui le dit, celui qu’il l’est » en cours de recréation.

Alors, bilan de l’affaire après deux pages de « sensationnalisme » gonflé à l’hélium ? Y a rien là ! Le seul objet de l’exercice, c’était de torpiller Duceppe. Mais attendez, ce n’est pas fini, il reste la page A18 et la chronique de Stéphane Laporte ! Tout est dans le titre « La dame de béton ». Et là, il s’agit de faire l’apologie de Pauline, de vanter sa résistance, de chanter ses louanges. Tellement que c’en est même gênant pour Pauline qui n’en demandait sûrement pas tant.

Imaginez, elle doit à l’empire sa plus belle photo et son meilleur texte depuis longtemps. Une photo et un texte que n’importe quel professionnel des relations publiques rêverait d’utiliser pour promouvoir son client. Alors la question qui se pose est la suivante « Pauline Marois est-elle dans la manche de l’empire, ou celui-ci vient-il de lui donner le baiser de la mort ? »

Connaissant son hostilité pour l’indépendance et les indépendantistes, pour que l’Oncle Paul lui fasse un cadeau pareil, c’est qu’il ne la considère non seulement pas comme une menace, mais plutôt comme une alliée. Ou alors, il cherche à s’assurer qu’elle demeure en poste pour que son poulain Legault ait de meilleures chances de passer, sachant fort bien non seulement qu’elle n’a aucune chance de le faire, mais qu’en plus il dispose des munitions nécessaires pour la faire tomber en temps opportun.

Dans un article récent que le site  Vigile1 a décidé de retirer avec mon consentement pour nous éviter le fardeau d’une autre poursuite, j’écrivais en conclusion

« Voilà pourquoi les militants du PQ, ses députés et ses sympathisants, devraient être conscients du risque que les activités professionnelles et les relations du mari de Pauline Marois puissent devenir pour elle une source d’embarras dans une campagne électorale ou dans l’exercice de ses fonctions si elle devenait premier ministre. Un article dans un journal, un reportage à la télé, un scandale éclatant à un moment inopportun, une convocation devant une commission d’enquête, et tout le travail et les espoirs de milliers de gens honnêtes et dévoués se retrouveraient réduits à zéro. »

Vous admettrez avec moi que le PQ se retrouve devant tout un dilemme. Drainville avait raison, il risque de disparaître.

Quant aux indépendantistes, ils savent désormais ne plus rien avoir à attendre du PQ tant que Pauline Marois en sera aux commandes.

Mais de façon plus large, la question qui se pose désormais pour tous les Québécois est celle de savoir pendant combien de temps encore ils laisseront l’Oncle Paul décider de qui doit nous gouverner et de notre avenir.

  1. Vigile.net []

2 commentaires à cet articleFlux RSS des commentaires

  1. 1 Claude Dula Le 24 janvier 2012 à 7h31

    «confirme la porte-parole de la Chambre, Heather Bradley. «Les chefs et les députés peuvent vraiment recruter qui ils veulent, congédier qui ils veulent et ils peuvent leur demander de faire ce qu’ils veulent.»
    Source Le Devoir

  2. 2 Guy Durette Le 28 janvier 2012 à 22h22

    Vous voyez une fois de plus qui manipule l’opinion pu- blique et les gouvernements au Québec….Les Démarais voyons. Réveillons nous au plus c….Serions nous une bande de clorophormés endormi par cette haute finance sans concience.

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Richard Le Hir
Article original: Vigile.net - Richard Le Hir

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Profil: Avocat et conseiller en gestion, ministre délégué à la Restructuration dans le cabinet Parizeau (1994-95)

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Cet article de 1427 a été rédigé par Richard Le Hir il y a 5 ans et 11 mois, le lundi 23 janvier 2012.

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